lundi 4 juin 2012

On s’était dit « rendez-vous à Saissac… »

Une idée germa l’année dernière et se développa alors que l’année avançait. Elle se répandit et se fit peu à peu invasive chez quelques personnes qui se prirent au jeu d'organisera, pour le pont du premier mai, un week-end botanique réservé au clan des adhérents des écologistes de l’Euzière.

Ce jour est enfin venu. Depuis Carcassonne, suivre « Mazamet ». Rapidement la route délaisse la plaine et ses vignes et emprunte les premiers contreforts de cette montagne que l’on dit noire. Nous nous arrêtons enfin et retrouvons ceux qui, comme nous, se sont présentés au rendez-vous.

Nous voici sur un balcon, que dis-je un promontoire, un point de vue unique, lorsque le ciel est dégagé, sur la chaine des Montagnes Pyrénées. Mais «halte-là !», si les montagnards sont là-bas, pour l’heure nous nous trouvons dans l’Aude, non loin de sa limite administrative avec le Tarn, à Saissac, et plus exactement au domaine de Garric.

L'installation aux gîtes est simple : les flores partent dans le plus petit destiné à accueillir les séances de déterminations alors que les victuailles vont dans le plus grand où nous nous promettons de nous y sustenter en communauté. On attribue les chambres selon l'offre disponible à savoir les deux gîtes et une voiture aménagée tout en tenant compte des souhaits de chacun.

Ce qui se voulait être un pic-nic étant pris, nous assistons à notre première «réunion des chefs». Louise, organisatrice de ce séjour, nous explique qu’elle nous a donné rendez-vous ici en raison d’un travail que les «écolos» ont réalisé sur le bassin versant du Lampy, mais aussi pour une raison pratique qui, bien qu’extérieure à la vie associative, ne trouva personne pour, à la suite du philosophe de Königsberg, en faire la critique. Elle nous parle de la montagne noire, celle des géographes, celle plus vaste des géologues et enfin de «sa» montagne noire, où elle nous conduira au cours du séjour. Enfin, elle nous donne son feu vert pour une première exploration.

Nous partons, sous un ciel couvert, alors que le vent menace de nous faire envoler. L’occasion de nous souvenir que Tramontane, Cers, Grec et autre Marin, tous issus d’Eole soufflent avec insistance sur ce pays qui a choisi de se nommer désormais Cathare.

Mais pour quelle raison partir ainsi par un temps maussade ? Pour herboriser bien entendu. Nous partons autour du gîte à la découverte des environs et de la végétation associée à la forêt caducifoliée. Au cours de cette promenade nous rencontrons quelques plantes fleuries comme un gaillet croisette, un compagnon blanc, mais aussi un tamier commun, appelé localement reponchon et dont les jeunes pousses sont consommées à la manière d’asperges. Nous trouvons une Capillaire des murailles, à quelques pas, une euphorbe douce portant fièrement sa cocarde pourpre et tout au long du parcours de nombreux autres représentants du règne qu’ils soient phanérogames ou cryptogames. Le groupe est studieux. Des notes sont prises.

Quelques unes de nos trouvailles échappent pour l’instant au classement au sein de la célèbre nomenclature binomiale. Qu’importe ! Nous en cueillons quelques exemplaires et les réservons pour le traditionnel exercice, tant attendu ou redouté selon le caractère de chacun, de la détermination. Pour cela, vous le savez des outils sont nécessaires. Une loupe bien sûr, ainsi qu’une ou plutôt plusieurs flores qui, de la complète et portative à la grande Bonnier en passant par la flore de Coste, de Fournier, et des innombrables méthodes par la couleur, jonchent les tables aménagées pour le groupe.

Il arrive parfois qu’un événement imprévu survienne : il semble qu’une plante soit fausse, celle-ci ne correspondant exactement à aucune description et approximativement à plusieurs. On s’énerve pour quelques poils qui, à en croire les auteurs, ne devraient point se trouver là. On cherche de nouvelles flores, on s’agite. Cela fait partie de ces moments déconcertants pour les néophytes qui se trouvent désemparés devant l'énergie dépensée et le temps consacré à trouver le nom de ce qui finalement s’avère être une sorte d’herbe. Ceci peut conduire à l'hystérie passagère si l'on s'aperçoit qu'il existe plusieurs sous-espèces et probablement autant de variétés et sous-variétés. Les plus aguerris sont néanmoins catégoriques, et sans vouloir décourager personne, je peux témoigner avec eux que ce genre de choses n’a rien d’exceptionnel lorsqu'on pratique le délicat exercice de la détermination. Patience et longueur de temps permettent ainsi de constituer nos listes de plantes, en latin cela va de soi, et d’ensemencer un peu le savoir botanique pour que jamais il ne se perde et qu’il perdure pour les siècles des siècles.

Herboriser encore et toujours. Au domaine de Peyremale où nous nous sommes rendus alléchés par les indications qui nous avaient été données vantant ce lieu comme exceptionnel d’un point de vue botanique. L’herbe y serait-elle plus verte qu’ailleurs ? Voilà ce que nous sommes venus vérifier.

Nous sommes accueillis par le propriétaire des lieux, M. Pautou, que je remercie ici au nom de l’ensemble du groupe d’avoir accepté de consacrer un peu de son temps à cet exercice imprévu à savoir mener au pâturage le troupeau des botanistes dans une prairie plutôt destinée aux brebis. Celle-ci est en pente douce et mène à une zone humide. Nous suivons notre guide. L’homme possède le verbe botanique et nous conduit d’un pas sûr vers quelques-unes des stations les plus intéressantes comme ici des Jacinthes romaines ou là des Isoètes de Durieu. Nous apercevons aussi des Orchis lactés et des Ophrys de la Passion, représentants de la célèbre famille des Orchidées que nous aimons tant, que ce soit pour l’étrange beauté qui se dégage de leur labelle, pour les curiosités botaniques qu’elles présentent ou pour leurs mœurs intrigantes. Je pourrais à ce sujet en écrire des vertes et des pas mûres, de quoi faire classer ce papier dans la partie explicite de la lettre aux adhérents, mais en ce domaine vous êtes bien plus doctes que moi. Il y a dans cette seule prairie tant à se mettre sous la dent, pardon je veux dire à voir et à photographier, que nous en bêlerions de plaisir, si nous avions été broutards. Amis de la sagesse ne cherchons plus : loin des gazons maudits, le bonheur est ici dans le pré, au milieu des herbes folles et sous le soleil du midi enfin de sortie.

Herboriser donc, mais saucissonner aussi parfois, ainsi lors de notre pic-nic au bassin du Lampy, réservoir d'eau alimentant pour partie le canal voulu par Pierre-Paul Riquet. Nous en faisons le tour sous une hêtraie réservant en son sous-bois du Houx, espèce dioïque, ce qui dans le style désuet et néanmoins aimable de la botanique telle qu’elle se pratiquait au XVIIIème siècle s’énoncerait ainsi : «maris et femmes font chambre à part, les demeures sont distinctes». Quelques anémones Sylvie, des scilles lis-jacinthe ou des lathrées clandestines égaient et ralentissent encore un peu plus notre promenade.

Herboriser enfin en remontant le torrent de l’Alzeau, où nous avons suivi un petit chemin, glissant à souhait, nous menant droit sous les châtaigniers. A notre retour nous surprenons, prenant tranquillement sa douche, une Osmonde royale installée sur son rocher. Impudique, la belle à la fronde superbe se laisse admirer et immortaliser.

Après tant d'efforts, le réconfort. J’hésite pour qualifier les repas pris au cours du week-end entre les adjectifs «pantagruélique» et «gargantuesque». Je garde un souvenir gourmand d’une ratatouille, d’un plat de lasagnes, d’un cassoulet, et d’un écrasé de pommes de terres sur un lit de confit de canard dont la générosité en viande lui donnerait droit de cité sur les meilleures tables de Gascogne, pays où la tradition autorise, lorsqu’on ne peut s’en écarter, de sauter par dessus une vache, mais jamais un repas. Je peux évoquer aussi quelques fromages dont un roquefort qui, accompagné d’un petit vin rouge bio, éveilla nos papilles, et quelques desserts comme une charlotte aux fruits, un flanc à la noix de coco ou une tarte aux poires servie, s’il vous plait, accompagnée de sa gelée de groseilles.

Le week-end touche à sa fin alors que débute le mois joli. En mai, herborise comme il te plaît. Fort de ce dicton, l’envie me vient de pousser l’exploration jusqu’à Revel, en Haute-Garonne, avant de retrouver le reste du groupe parti à Caunes-Minervois herboriser selon un parcours qui mène de la grande fontaine à «la plaque», dernière station avant le Roc de Moussu, en passant par les ruelles en pente du village, devant la maison de Louise et par la carrière de marbre rouge incarnat, le tout sous la surveillance bienveillante des populations locales, amoureuses des bancs publics, et ravies de la matière à potins que nous fournissons. Il est vrai que le numéro des botanistes en action, on n’a pas encore vu ça dans « Plus belle la vie ».

Toute herborisation a une fin y compris pour les plus acharnés. Nous rangeons nos flores, nos loupes et notre latin. Acta est fabula. Rideau ! La pièce est jouée. Nous bissons en vain, la représentation, subliment interprétée s’achève. Nous nous disons «au revoir» et « à bientôt » et nous séparons.

Ainsi se conclut le compte rendu du week-end naturaliste organisé suite à une simple idée, à Saissac. Se peut-il que cette idée fleurisse, fasse une graine et qu’après une dormance plus ou moins longue cette dernière germe lorsque les conditions seront favorables ? De ces choses là, je suis totalement ignorant, mais il n’y a là rien d’impossible tant le terreau semble riche. Une chose est sûre, en matière d’herborisations nous n’avons pas épuisé le sujet. Dans cette optique, je maintiens mon agenda à jour et vous incite à en faire autant, car s’il nous venait à l’esprit d’y retourner afin de compléter notre exploration, nos listes de déterminations, et maintenant l’appétit revenu nos séances de dégustations, il nous faudrait convenir d’un nouveau rendez-vous, quelque part dans les soulanes de Nore, versant sud de cette montagne que l’on dit noire, celle des géographes, celle des géologues, celle de Louise et aussi quelque part, un peu la mienne.

Olivier Wotan




Olivier, depuis son Nid Pad...